À la page : La vie mode d’emploi

J’aime lire. Depuis toujours. Je ne suis sûrement pas le plus grand bibliovore du monde, mais j’ai toujours un livre en cours. Je n’arrive même pas à imaginer une seule seconde cesser de lire. Bien sûr, mes appétits ont évolué au fil des années. Dans la vingtaine, la très grosse majorité de mes lectures aura été un mélange de fantasy et de science-fiction. Depuis quelques années, j’ai plutôt laissé la première derrière moi, et je me suis pris d’un grand intérêt pour le roman historique. Désormais, j’oscille donc principalement entre œuvres classiques, fiction contemporaine, scifi et romans historiques.

J’ai ainsi une liste de livres que je prévois de lire à un moment ou à un autre, dont j’ai déjà rayé pas mal de titres. Parmi ceux restants, il y avait un roman français des années 70 devenu un classique : La Vie Mode d’Emploi, de Georges Perec, publié en 1978 et récompensé du Prix Médicis. Perec était, aux côtés de Raymond Queneau, l’un des membres de l’OuLiPo les plus célèbres.

Que signifie OuLiPO ? Ouvroir de Littérature Potentielle. Il s’agit d’un groupe d’amateurs de littérature formé en 1960, par Queneau et le mathématicien François le Lionnais, et toujours actif actuellement. Ses membres se réunissent tous les mois afin de réfléchir sur la contrainte comme méthode et inspiration à la création littéraire. Aujourd’hui encore, de nombreux ateliers d’écriture existent, d’inspiration toute oulipienne.
Parmi les œuvres les plus connues occasionnées par les membres du groupe, impossible de ne pas citer Exercices de Style, de Queneau, ou bien La Disparition de… Perec. Le premier présente la même petite histoire rédigée de 99 manières différentes. Le second est un roman d’enquête, connu pour son twist justifiée par son titre, et qui relève également de la prouesse technique : l’absence totale de la lettre «E» dans l’intégralité du texte.

Il est temps d’en venir proprement à La vie mode d’emploi, considéré comme le chef d’œuvre absolu de son auteur. En l’état, j’ai parcouru la moitié du livre, qui n’est pas une mince affaire avec ses 600 pages (hors annexes) écrites en pattes de mouche. Celui-ci est tellement singulier, différent de tout ce que j’ai pu lire avant, que je souhaitais vous en parler avant même  l’avoir terminé, chose que je n’aurais probablement pas fait pour aucun autre roman.

En suivant ce que j’ai noté précédemment, vous avez probablement déduit que ce livre avait également était conçu sous la contrainte. C’est bien le cas. L’objectif ? Présenter de manière clinique tout ce qui constitue un immeuble parisien, de ses meubles à ses habitants. L’ordre dans lequel j’écris cela n’est pas anodin, puisque l’auteur accorde le même traitement aux uns comme aux autres. Comme l’on pourrait observer une maison de poupée, présentée en coupe, sous ses moindres détails, Perec fait ici de même avec son habitation fictive. Mais ce n’est pas tout. La clé qui explique tout le roman tient en un seul mot : puzzle.

En effet, celui-ci est véritablement construit comme tel. Des puzzles, on en retrouve d’ailleurs directement dans le roman, puisque plusieurs personnages vont graviter autour de ceux désirés par un riche excentrique.
Pour sûr, ce puzzle littéraire ne ressemble à rien de ce que vous aurez pu lire avant. La vie mode d’emploi est massif. Il raconte tout, tout en ne racontant rien.

Habituellement, un roman suit une trame narrative principale se déroulant de A à Z (ou plusieurs trames parallèles), à la rigueur certaines histoires vont se déstructurer dans une construction temporelle que le lecteur aura à charge de remettre dans l’ordre, grâce aux indices (généralement manifeste) laissés par l’auteur. Ce n’est pas le cas ici. La création de Perec, forte de ses 99 chapitres divisés en 6 parties, forme un agrégat fou de centaines de descriptions toutes plus anecdotiques et dérisoires les unes que les autres, d’histoires imbriquées dans une trame générale totalement disloquée.
L’auteur joue avec les mots et des attentes de son lecteur, il ne fait que cela. Ses chapitres sont généralement très courts, créant à chaque fois des amorces de trames, après s’être principalement attardé sur la présentation de son décor, ou bien avoir développé un court récit arrivé à untel ou untel plus ou moins lié aux résidents de l’immeuble. En fait, l’œuvre est constituée de plus de 2000 personnages, impossible de tous les retenir.
Les chapitres passent d’un appartement à l’autre, sans cesse, en nous amenant à chaque fois là où on ne pourra jamais le deviner.
Perec prend un malin plaisir à glisser tout au long du texte tout ce qu’on peut trouvé imprimé sur support papier : on croisera des extraits d’articles de journaux, des recettes de cuisine, des fac similés de publicités anciennes, mais cela va même encore plus loin, avec plusieurs pages remplies ici d’un catalogue de bricolage, là de références bibliographiques fictives… et la police typographique se fait à chaque fois au diapason de ces trouvailles.

Lire La vie mode d’emploi, c’est accepter de mettre de côté ses habitudes romanesques pour se lancer dans une œuvre monstre, c’est comme si, à travers le prétexte de cet immeuble, l’auteur avait voulu aborder tous les sujets possibles et imaginables du monde. Comme si nous ouvrions au hasard non pas les pages d’un roman, mais d’une encyclopédie.
Comment pourrais-je ne pas être déboussolé, moi le bibliophile classique, habitué à lire des trames conventionnelles, avec une situation d’origine, un élément déclencheur, des péripéties et un dénouement ? Je continuerai à lire en suivant le chapitrage logique, mais je suis également persuadé qu’il est possible de parcourir ces chapitres appartement par appartement, voire même dans un désordre total.

En tout cas, il ne me reste plus que 5 jours pour finir de lire ce drôle de bouquin. Ce n’est pas gagné… Georges Perec, vous m’avez offert un sacré challenge ! Et peut-être trouvé l’un des titres de livre les plus pertinents avec son propos, chapeau l’artiste.

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