Du haut des remparts de Poitiers, le roi Jean sans Terre, fils d’Aliénor d’Aquitaine, contemple les campagnes de son nouveau royaume de Poitou, libéré du joug anglais par la force des armes, alors que la couronne d’Angleterre était dans le tumulte des guerres de succession. Le roi, vieillissant, avait toute sa vie durant élevé la sournoiserie au rang d’art, commanditant çà et là quelques assassinats, de simples obstacles aux plus puissants rivaux. Étonnamment, sans jamais s’être distingué dans l’art du commandement des armées, il avait pourtant prouvé sa valeur de preux chevalier à l’occasion de nombreux tournois, maniant aussi bien l’arc que l’épée. D’ailleurs, ceux qui ne craignaient pas ses machinations et pouvaient même se targuer d’être de ses amis avaient eu de nombreuses occasions de l’accompagner à la chasse, son activité favorite, à laquelle il excellait. Désormais sans rival déclaré, il s’essayait à la diplomatie et avait décidé d’offrir au monde une cour royale resplendissante et moderne, afin de marquer définitivement le nom du Poitou dans l’ordre mondial de ce XIIIe siècle. À sa mort, ses deux fils allaient se partager ce nouveau royaume qu’il avait passé sa vie à construire, entre terres françaises et anglaises. Qu’allaient-ils faire de cet héritage ? Le nom de leur ascendance, Anjou-Poitiers, resterait-il dans les chroniques ?
Ceci, cher lecteur, est un résumé de mes dix dernières heures de jeu sur Crusader Kings III, jeu de stratégie de Paradox Interactive cher à mon cœur. Il suffit de regarder mon compteur de temps : plus de 110 heures de jeu passées dessus. Voilà quelques années, peu après la création de ce blog, je vous avais présenté son prédécesseur, Crusader Kings II, qui m’avait déjà bien occupé en son temps. Désormais, je ne me verrais plus faire marche arrière, grâce au long travail de développement continu effectué par les développeurs. Le titre a su gommer la plupart des défauts frustrants de son prédécesseur tout en magnifiant sa formule au fil des mises à jour gratuites et DLC disponibles. Entrons dans le détail.

Entre stratégie et récit
Crusader Kings III est une proposition à part dans la vaste famille des jeux de grand strategy. Paradox a réussi à pousser encore plus loin les curseurs de son prédécesseur, en mélangeant stratégie, jeu narratif et simulateur de vie. L’enjeu initial reste le même : diriger une dynastie médiévale, que ce soit en Europe, en Afrique ou en Asie. Cependant, le cœur du jeu reste le système féodal médiéval européen, ce qui en fait une excellente porte d’entrée pour débuter avec un dirigeant catholique européen.

Le jeu vous place dans un formidable bac à sable où vous définissez vos objectifs : créer l’empire le plus vaste ou simplement survivre, que ce soit en tissant des liens diplomatiques, en complotant dans l’ombre ou en vous tournant vers l’étude des textes anciens. Grâce à un système de gestion des relations complexe, chaque partie est une histoire unique. Vous interagissez avec une infinité de personnages, des empereurs aux simples paysans, et chacun d’entre eux influence la trajectoire de votre dynastie. Les possibilités de jeu sont vastes, il vous faudra de nombreuses heures avant de vous imprégner de toutes les possibilités et subtilités, pour savoir réagir à chaque situation de la manière la plus efficace selon vos désirs.
Des personnages vivants et uniques
L’une des forces de Crusader Kings III est sans aucun doute ce système de personnages. Chaque individu, y compris votre avatar, possède des traits qui évoluent au fil du jeu. Ces traits influencent naturellement la manière dont vous jouez. Vous serez souvent poussé à prendre des décisions non pas en tant que joueur, mais en fonction de ce que votre personnage ferait logiquement. Le jeu incite naturellement à entrer dans la peau de votre dirigeant et à vous adapter à son caractère ; autrement dit, mécaniquement parlant, à ses statistiques, dont les principales se répartissent comme suit : diplomatie, martial, intendance, complots et érudition. Derrière chacune se cache un arbre de compétence qui permet de se spécialiser toujours plus et débloquer de nouvelles options pour interagir avec le monde. Un stratège, un diplomate, un érudit n’auront ainsi, en toute logique, pas accès aux mêmes avantages.

In fine, même la mort de votre personnage ne mettra pas fin à votre partie : vous incarnerez son héritier ou, suite à une récente mise à jour, un tout autre personnage dans l’état du monde au sein de votre partie. Ainsi se maintient cette idée de continuité dynastique, s’étalant sur plusieurs siècles, faisant toute l’originalité du titre.
Quoi de neuf docteur, à part une épidémie de dysenterie ?
Mais que serait une dynastie sans défis à surmonter ? Crusader Kings III a su éliminer les frustrations de son prédécesseur tout en ajoutant une profondeur bienvenue au gameplay. Si Crusader Kings II m’avait déjà captivé, je trouve que son successeur a su effacer les défauts les plus frustrants, notamment dans la gestion des guerres. Le système militaire reste simple, certes, mais est désormais plus fluide, ne serait-ce qu’avec la disparition du principe de pénalité de guerre, où l’opinion de vos vassaux se dégradaient continuellement à mesure que le recours à leurs troupes s’étalait dans le temps. De même, les casus belli sont dorénavant bien plus nombreux, tout en s’adaptant aux spécificités culturelles de chaque pays. Paradox a également magnifié la formule avec des DLC et surtout des patchs gratuits qui ont su ajouter constamment de la profondeur à l’expérience de jeu. Oui, même avec les mises à jour gratuites, qui ont au fil du temps profondément amélioré certaines mécaniques, comme la gestion des complots, à présent beaucoup plus travaillée et intéressante qu’à la sortie du jeu.

L’aspect visuel a été amélioré avec des personnages intégralement modélisés en 3D, qui vieillissent et changent physiquement au fil du temps, en lieu et place de simples portraits fixes. Les enfants, notamment, ont gagné en personnalité, et ne sont plus représentés par un unique portrait commun. Cela participe largement de l’immersion, même si le cœur du jeu reste largement textuel. Les boîtes de dialogue se multiplient et vous devrez vous accommoder de nombreux textes à lire ; mieux vaut apprécier les récits dynamiques et les décisions à choix multiples.
Tout n’est pas parfait dans le meilleur des royaumes
Crusader Kings III est sans doute l’un des jeux les plus immersifs de sa catégorie, mais il n’est pas sans défauts. Si vous aimez lire, vous y trouverez votre bonheur. Sinon, les répétitions de certains textes, particulièrement lors des tournois ou des activités, peuvent devenir lassantes. C’est compréhensible vu l’ampleur du jeu, mais cela peut ternir l’immersion à long terme.
Par ailleurs, le système militaire, bien qu’amélioré, reste relativement rudimentaire. Un joueur cherchant une gestion militaire plus poussée risque d’être déçu, d’autant que l’intelligence artificielle lors des guerres laisse parfois à désirer. Les armées alliées errant sans raison sur la carte peuvent être une source de frustration. Cependant, le cœur du jeu n’est pas là. Crusader Kings III est un simulateur d’interactions sociales, un bac à sable narratif où l’intrigue et la gestion des relations l’emporte sur la tactique des batailles rangées.

En plus de cet aspect militaire relativement limité, il est important de savoir que la gestion économique est ici volontairement simplifiée. Pour développer vos terres, seule la monnaie compte : pas de gestion complexe de ressources matérielles. De même, la construction de bâtiments se résume à des statistiques abstraites. Ces édifices ne sont ni visibles sur la carte, ni vulnérables aux ravages de la guerre. Si vous recherchez un jeu axé sur la microgestion de ressources et les chaînes de production complexes, Victoria — une autre série de Paradox — serait une meilleure option. Ici, les ressources (or, prestige et piété principalement) sont avant tout des outils au service de la gloire de votre dynastie et de vos interactions avec les personnages qui peuplent ce vaste monde.
Un jeu pour les amateurs d’histoire et d’Histoire
En définitive, Crusader Kings III est une proposition ludique singulière, qui ne plaira qu’à un public spécifique. Mais pour ceux qui aiment expérimenter, raconter des histoires et se laisser surprendre par des événements inattendus, ce jeu est un véritable trésor. Avec une imagination fertile, vous vivrez des aventures épiques dans ce monde médiéval complexe, où chaque partie est une nouvelle page de l’Histoire à écrire. Quant à moi, imaginez, je n’ai même pas encore pris le dernier DLC qui permet désormais de mener une vie d’aventurier sans terre !

N.B. : comme évoqué plus haut, plusieurs contenus additionnels payants sont disponibles, apportant plus ou moins de nouveautés mécaniques. Au moment de la rédaction de cet article, je joue avec l’intégralité des DLC jusqu’au 2ᵉ chapitre (équivalent des pass saisonniers). Un troisième chapitre est actuellement disponible, dont l’extension majeure vient de paraître, Roads to Power. Celle-ci bénéficie déjà d’excellents retours de la part des joueurs, grâce à ses nombreuses nouveautés mécaniques apportant des expériences de jeu tout à fait nouvelles.

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