Ce blog ne l’illustre pas nécessairement, mais je vais assez souvent voir des films au cinéma (ou en regarde périodiquement chez moi évidemment). Pour autant, si j’ai par le passé écrit quelques articles sur certains films, je ne me suis jamais senti aussi légitime à écrire des critiques cinématographiques qu’à aborder d’autres sujets. Aujourd’hui toutefois, je mets ce sentiment de côté, car j’ai enfin pu voir un long métrage que j’attendais depuis plusieurs mois maintenant ; il s’agit du film Flow, par le talentueux réalisateur letton Gints Zilbalodis. La fin d’année a toujours été propice aux films d’animation au cinéma ; je voulais à ma façon mettre en lumière cette œuvre, qui sera probablement un peu trop injustement éclipsée par les mastodontes américains de Dreamworks ou Disney, Le Robot Sauvage (plutôt bon au demeurant) et Vaiana 2.
Flow nous raconte une histoire simple : celle d’un chat solitaire qui va tenter de survivre à une montée fulgurante des eaux dans un monde où les hommes ont totalement disparu. Un pitch simple, qui ne se complexifie jamais véritablement, mais raconté avec une formidable maestria. Les qualificatifs ne me manquent pas pour évoquer ce film franco-belgo-letton, à juste titre : poétique, contemplatif, émouvant, captivant…

L’œuvre se distingue par un choix original : l’absence totale de dialogue. Pas même une voix off pour narrer, souligner ou expliquer ce qui se déroule sous nos yeux. Pourtant, la démarche fonctionne, même très bien. Les animaux que nous suivons, à peine doués de capacités relevant de comportements humains – pour mon plus grand plaisir – sont toujours rendus parfaitement compréhensibles, grâce à la qualité de leurs expressions retranscrites à l’écran et à leurs interactions. Notre minou héros est bien sûr le plus travaillé, exprimant très distinctement la peur, le dédain, le jeu, l’agressivité par le simple étrécissement de ses pupilles, ses miaulements, ses feulements ou ses oreilles. Nous autres, amateurs de chat, le savons bien : ces petites bêtes savent être éminemment expressives. Une scène nous le montre même être tiraillé par des émotions assez contradictoires, sans doute possible. Une véritable prouesse d’animation donc, occasionnant d’autant plus d’émotions chez le spectateur.
Sur ce point, Flow nous invite d’ailleurs à un beau festival d’émotions différentes, alternant avec un grand naturel les scènes trépidantes, drôles, émouvantes… Certains déploreront peut-être quelques lenteurs ; celles-ci font toutefois sens avec ce que nous raconte le film : une longue attente, un long voyage, cerné de toutes parts par des eaux à première vue inhospitalières, occasionnant certains passages purement contemplatifs.
À d’autres moments, l’aventure se révèle réellement trépidante. Certaines scènes font littéralement virevolter la caméra, avec une fluidité et une lisibilité de l’action jamais prises en défaut. L’animation permet cette liberté de mouvement, Flow sait la mettre à profit pour certains plans assez époustouflants. Tout comme d’autres, plus contemplatifs donc, nous ébahissent les mirettes, notamment grâce à de superbes jeux de lumière et une attention particulière aux environnements. Le monde qui nous est dépeint est superbe, écrasant. Les animaux sont souvent perdus dans des décors naturels ou des ruines humaines bien trop grands pour eux.

Si l’histoire de Flow n’est pas des plus complexes, pour autant, je ne souhaite pas trop en dire, pour vous inviter à aller découvrir par vous-mêmes certaines scènes. Pour ma part, j’ai été entièrement pris par la virtuosité, la tension ou l’émotion palpable de certains tableaux. L’absence de dialogues couplée à une belle composition musicale, qui n’envahit jamais l’espace pour laisser libre court aux émotions des spectateurs – comme le font malheureusement un peu trop les bandes originales de certains longs-métrages (je pense à toi, Le Robot Sauvage) – permettent de véritablement rentrer dans les scènes, de presque ressentir ce que vivent notre félin et ses partenaires de mésaventure. Le film se pare ainsi d’une dimension quasiment palpable, ce qui n’est pas rien pour de l’animation.
Notre petit chat aura bien sûr droit à son arc narratif, classique, néanmoins très efficacement mené, d’autant plus qu’il ne trahit jamais la nature profonde de cet animal. Ainsi, plus largement, le comportement de chacune des bestioles présentées suit assez logiquement leurs natures réelles, les « rôles » dévolus à chacun semblent alors d’autant plus « naturels ».
Une autre intéressante conséquence de la décision de ne s’appuyer sur aucun dialogue est l’interprétation laissée à chacun des événements présentés. Rien ne nous est expliqué de la situation de ce monde et de certaines péripéties. Chacun sera ainsi en mesure de comprendre à sa manière la mythologie qui nous est ici présentée, de combler les trous, qui ne gâtent en rien la cohérence de l’ensemble.
Un grand principe du cinéma est le « Show, don’t tell », que l’on peut traduire par « montrer, plutôt que raconter ». Malheureusement, ce principe est souvent un peu trop oublié, alors qu’il s’agit d’une des grandes forces du 7e art. Flow a beau être un film familial, parfaitement visible par des enfants (malgré quelques scènes qui pourront sans doute les bouleverser un peu), il applique parfaitement ce principe. Je suis toujours ravi de découvrir une œuvre qui ne prend pas les plus jeunes pour des benêts incapables de sensibilité et de compréhension plus ou moins consciente. Le film sera sûrement l’occasion d’échanges avec des adultes afin d’interpréter/expliquer certains passages, tant mieux. Il ne me semble pas qu’il n’y ait qu’une seule manière de saisir Flow, à chacun de se faire son propre avis, d’interpréter ses tenants et aboutissants. Dans tous les cas, le film saura, ne serait-ce que sur le plan poétique, émotionnel, toucher la sensibilité d’un grand nombre de personnes, j’en suis persuadé.

C’est certain, le film m’a touché. Peut-être parce que son personnage principal était un chat, moi qui adore les félins, mais pas seulement. Cela va au-delà de la simple aventure d’un minou : à travers ces péripéties, ces moments poignants, Flow adresse un discours profondément humain, parle de relations, de lien qui se créent, et nous aident à tenir à travers les tempêtes. Cela peut paraître mièvre, surtout dans notre époque où une certaine attitude blasée, voire cynique, est souvent de mise. Pourtant, je crois au contraire que nous en avons besoin, tant l’actualité semble constamment difficile, démoralisante depuis maintenant une trop longue période.
Merci M. Zilbalodis de nous montrer qu’au côté des mastodontes hollywoodiens de l’animation, efficaces au demeurant, mais prenant peu de risques, un cinéma plus indépendant peut toujours exister et faire preuve d’audace artistique, de créativité et de sensibilité. Je souhaite à Flow toute la réussite que ce film mérite.
